La rentrée littéraire 2026 vaut-elle vraiment le détour cette année ?
J’ai une pile de livres sur ma table basse qui menace de s’effondrer depuis trois semaines. C’est toujours comme ça en automne, enfin je veux dire, dès qu’on arrive en septembre-octobre, les éditeurs balancent tellement de nouveautés que même en lisant un bouquin tous les deux jours, tu finis l’année avec du retard. Et 2026 ne déroge pas à la règle. Au contraire.
Ce qui me frappe cette fois, c’est pas tant la quantité (on est habitués) mais la diversité des trucs qui sortent. On a eu droit à une rentrée d’août assez dense, avec des romans qui s’annonçaient comme les gros morceaux de la saison, et puis derrière, un deuxième souffle qui arrive maintenant, à la fin octobre, avec des essais qui vont probablement rester plus longtemps en librairie que les romans eux-mêmes. Perso, je trouve que c’est les essais qui tiennent la baraque cette année.
Prenez « Cinq silences » de Raphaël Meltz par exemple. Je l’ai commencé la semaine dernière et franchement, c’est le genre de bouquin où tu te dis dès les premières pages que l’auteur a vraiment pris le temps de creuser son sujet, pas juste de pondre un objet littéraire pour la saison. Les silences dont il parle, c’est pas une métaphore vaguement poétique, c’est un vrai travail sur ce qu’on ne dit pas, ce qu’on tait, ce qu’on refoule collectivement — un peu comme quand on évite de vérifier l’historique de ses transactions parce qu’on préfère ne pas savoir. Et quand un essayiste s’empare de ce genre de thème sans tomber dans le piège de la posture, ça donne quelque chose de solide.

À côté de ça, le true crime continue de bouffer une partie de la production littéraire, et là encore j’ai des sentiments mitigés. D’un côté, Anne Plantagenet avec « En l’absence de corps » montre bien qu’on peut faire du true crime intelligent, qui interroge ce que ça dit de nous cette obsession pour les faits divers. De l’autre, il y a une surproduction du genre qui commence à devenir pesante. Un peu comme quand une mode prend tellement d’ampleur qu’elle finit par se dévorer elle-même (je pense à certains sites qui veulent tout faire comme olympe casino et finissent par se spécialiser pour s’en sortir, c’est pareil en littérature : à force de vouloir tout couvrir, les auteurs finissent par devoir se trouver un angle précis).
Le truc c’est que le true crime à la française, contrairement à ce qui se fait aux États-Unis, a cette tendance à vouloir être littéraire. Ce qui est à la fois sa force et parfois son défaut. Plantagenet s’en sort parce qu’elle a une vraie plume. D’autres, moins.
Ce que j’aime bien cette année aussi, c’est le retour en force des documents et des enquêtes au long cours. Les salons du livre consacrés aux essais et aux documents (celui de Valence en est un bon exemple) rappellent qu’il existe un public, pas forcément énorme mais fidèle, pour des bouquins qui prennent le temps d’expliquer le monde. C’est un contrepoint intéressant à la logique du scoop permanent et des contenus courts qu’on consomme en scrollant. Un essai de 300 pages, tu le lis en plusieurs semaines, et c’est très bien comme ça.
Je parlais récemment avec une libraire qui me disait que les ventes d’essais se portent mieux que celles des romans littéraires chez elle. Pas scientifique comme donnée, mais révélateur quand même. Les gens cherchent du sens, cherchent à comprendre, et ils sont prêts à investir du temps dans des lectures exigeantes. C’est plutôt rassurant.
Et puis il y a tout ce qui concerne la vulgarisation intelligente. On voit se multiplier les formats qui essaient d’expliquer l’actualité, de la décrypter, parfois avec succès, parfois en tombant dans la simplification. Mais le simple fait que ces initiatives existent, et qu’elles trouvent un public, ça prouve qu’il y a une vraie demande pour comprendre les choses en profondeur plutôt que de les subir.
Ce qui me fait un peu tiquer, c’est le marketing qui entoure certaines sorties. On nous vend des « événements littéraires » toutes les deux semaines, et à force, le mot perd son sens. Un vrai événement littéraire, c’est un livre dont on parle encore trois ans plus tard, pas celui qui truste les devantures pendant un mois avant de disparaître.
Si je devais pointer un truc qui me plaît particulièrement en ce moment, c’est la place laissée aux voix qu’on entendait moins avant. Pas une révolution, hein, les grandes maisons restent les grandes maisons. Mais quelques éditeurs plus confidentiels publient des trucs vraiment étonnants, et les critiques commencent à en parler. Le circuit mainstream intègre lentement ces voix-là, c’est tant mieux.
Reste à savoir ce qui va rester de tout ça dans six mois. Les prix d’automne vont faire leur tri (toujours partial, toujours contestable, mais c’est le jeu), les librairies vont ranger certains titres au fond des rayons, et quelques-uns vont continuer leur chemin. Mon pronostic perso ? Les essais de cette année vont survivre mieux que les romans. On verra si j’ai raison.
En attendant, ma pile continue de grandir. Faut que j’arrête d’entrer dans les librairies.


